Lu et approuvé : « Papa tombe dans la lune » de Dieudonné Niangouna

Lu et approuvé : « Papa tombe dans la lune » de Dieudonné Niangouna

Le dramaturge et comédien d’origine congolaise Dieudonné Niangouna, basé en France, publie un premier roman d’une virilité extraordinaire, « Papa tombe dans la lune » (Editions L’œil d’or). Orgasmique.

Ce roman est un immanquable de ce début d’année 2022 ! On n’en sort pas indemne : je l’ai pris dans la gueule. « Roman », ai-je dit ? Non, pas tout à fait ça ! « Papa tombe dans la lune » est plutôt un conte furieusement funambule, efficacement polyphonique. Dieudonné Niangouna jongle en effet avec les registres – fantastique, merveilleux, tragique, dramatique – comme il jongle avec les niveaux de langue – soutenu, courant, familier – et avec les focalisations – omniscient, interne, externe. Il n’y a pas une phrase de trop ; il n’y a pas non plus une phrase de moins. Chaque phrase est un fouet claquant ; un fouet qui vous cloue le bec. Des comparaisons et des métaphores frémissantes - « le silence tombe comme un mendiant sur la chaussée »(P21) ; « j’ai un père bouché comme les chiottes du voisin » (P31) ; «  l’ombre grossit comme une faute oubliée » (P43) ; « cette grossesse est plus têtue que la puce dans la peau d’un chien »(P99) ; « le pouvoir ça se garde comme une parole dans la bouche »(P174) ; « l’homme est un rendez-vous manqué »(60) - ; des personnifications cinglantes – « des dents parties en vacances » (P57) ; des catachrèses du genre « l’eau ne nous montre que son dos « (P191) ; homéoptotes et homéotéleutes, hypozeuxe, allitération et assonance, prosopopée, mise en abîme, oralité, et j’en passe, tout ça c’est dedans. Des aphorismes qui agissent comme des sérums de vérité – « Nous ne sommes des humains que pour se comprendre » (P216) ; « la patience est la magie du vengeur »(P165) ; « le futur c’est accomplir le rêve oublié » (P115) - ; et puis cette ogive qui éclabousse le déguisement, l’apparence, le loup : « Nous refusons de nous dévoiler pleinement au monde, préférant la comédie, l’entourloupe à deux crânes, la diversion fatiguée et l’orgueil mystique du réalisme fantastique » (P80). Une beauté pure que cette phrase !  Il n’y a pas un style, mais des styles, en raison de la multiplicité des narrateurs. Style imagé ; style lyrique ; style classique par la clarté, la précision et la pureté langagière de certains passages.        

Depuis La vie et demie de Sony Labou Tansi - dont on commémore le 27ème anniversaire en juin prochain -, je dois l’avouer, jamais je n’ai relu un livre d’auteurs ou d’écrivains congolais d’une telle truculence couplée à la poésie, comme pour atténuer la cruauté qui traverse ce conte. Dans les deux livres, il y a un renversement des possibles. Le conte de Dieudonné Niangouna s’ouvre sur le tronçonnage de Démalo - le personnage transversal - étalé sur la table à manger, « avec ses six balles de Mgnum 44 sur le plexus, entouré de ses frères qui continuent à lui sucer le sang » (P17), pendant que sa femme, Béléna, fait tranquillement ses mots-croisés au salon en regardant la télé. Mais Démalo refuse de mourir, parce que c’est un « clown qui dribble la mort » - « Le seigneur envoie la foudre sur le plexus du professeur ! (…) Il se relève et recrache les balles une à une » (P153). Dans l’œuvre de Sony Labou Tansi, Martial refuse lui aussi de mourir malgré les coups de poignard du Guide Providentiel (« le Guide Providentiel se leva, […] vint devant la loque-père, les dents serrées comme des pinces, et lui cracha au visage. /— Qu’est-ce que tu attends, dit-il sans desserrer les dents. /La loque-père ne répondit pas, le Guide Providentiel lui ouvrit le ventre du plexus à l’aine comme on ouvre une chemise à fermeture Éclair... »)  Démalo est comme ici la réécriture de Martial. Soit dit en passant, dans « Papa tombe dans la lune », le nombre de fois que Dieudonné Niangouna use du  mot « plexus » est incalculable. « Papa tombe dans la lune » constitue d’une certaine manière un hommage à La vie et demie de Sony Labou Tansi. Du moins c’est comme cela que je le perçois. (Avec La vie et demie, il ne s’agissait pas pour moi d’’aimer ou d’admirer un livre - comme Crime et Châtiment de Dostoïevski – mais de m’ouvrir davantage sur la puissance que pouvait avoir l’acte d’écrire).

Mais revenons à « Papa tombe dans la lune », si vous le voulez bien ! De quoi s’agit-il au juste ? Au-delà de la difficulté à le résumer, trois contrées – Crâneurs, Mikissi, Salima –, autrefois libres et autarciques, vivent désormais sous le joug de l’esprit et des préceptes du colon Malogum – «  Tu ne dépasseras pas le cadavre du prochain » (P18) ; « N’enterrez jamais le vieux quand il dort »(P42) ; « Il faut assumer son histoire afin de pouvoir la dépasser (…) Prière de regarder la cruauté en face » (P43) ; « Un commissaire ne torture pas le jour de sa mort » (P150) ; « Il ne faut jamais entraver un duel » (P164) ; « L’homme d’ici est fait en un seul exemplaire. S’il se perd, il n’y a pas de photocopie pour le rattraper »(P169), etc. Au milieu de tout ça, un manuscrit, La Quatrième Dimension du jetable humain, attribué dans un premier temps à Hongui avant que ce dernier n’en donne la paternité à Saab’Oula qui le lui dictait en rêve – « Ecrire c’est parler avec les morts »(P189).  

Dans ce sommet de la polyphonie, Dieudonné Niangouna commence par la fin. Du moins en partie. Puis le conte bascule dans une longue analepse, au présent de narration, s’il vous plaît,  pour rendre le récit plus vivant, lui donner un effet du direct, « le live c’est le live », écrit-il (P200). Et, à la fin, de revenir à la scène initiale avec le même narrateur, Kouzou le fils de Démalo, comme pour boucler la boucle. Les personnages brossent rarement leur autoportrait, sinon ils n’en lâchent que quelques bribes. C’est dans la bouche du maître des Crâneurs et de Mikissi que l’on apprend que son commissaire est « un soldat de plomb » qui torture comme il le veut, lui, le seigneur ; et que « Djolas n’a jamais appris à reculer devant l’indicible » (P171). C’est dans la bouche de son épouse Béléna, de son fils Kouzou, de son frère jumeau Hongui, du commissaire Djolas – qui le compare à une énigme, qui le qualifie de « poète qui « a le monopole du chaos » - que l’on découvre, tel dans un récit enchâssé, les portraits moral et psychologique de Démalo. 

 

Un homme « orgueilleux »

Démalo est sans aucun doute celui qui trouve grâce aux yeux de l’auteur – (« Le professeur est comme j’aime les gens » (P151). Car à rebours de sa femme, dénué de toute prétention au pouvoir, Démalo préfère sa bibliothèque, sa « Théorie du vide » et « La Quatrième Dimension du jetable humain » qu’il enseigne à l’université. Et, dans une sorte de profession de foi, de déclamer : « J’ai peur de regarder par la fenêtre de la bibliothèque. Sans doute une vieille culture noire. Le monde tel qu’il me fait signe par la fenêtre est juste un monstre pourvu de toutes les obscénités du langage. La porte qui tend vers l’extérieur de la bibliothèque est la gueule d’un dragon qui jamais ne dort. Les gens qui sortent du monde en entrant dans la bibliothèque ont bien la pénible expression d’avoir traversé une fournaise. Ils s’épongent le front, sitôt arrivés, et respirent profondément pour reprendre une forme d’humanité qui leur avait échappé au-dehors. Un autre rythme s’initie en eux en pénétrant les livres. Dans les gestes, les regards et les adresses, ils se réorganisent, ici, et sans se marcher dessus. Entre ces murs les êtres humains apprennent à redevenir eux-mêmes, contrairement à ce qu’ils croient être dans la jungle des mondes. » (P50) Sauf que les livres n’éloignent pas l’humain de la jungle, ai-je envie de dire. L’humain et l’inhumain sont des sœurs siamoises, terriblement soudés à jamais. Combien sont-ils ces intellectuels à avoir succombé à l’infâme ? 

Ce personnage de Démalo m’a fait jaser. Et j’ai adoré (J’aime les romans dont certains personnages m’énervent, à l’image de cette infirmière dans « Et d’un seul bras, la sœur balaie la maison » de Cherie Jones « Quand Lala commence à trembler et à perdre puis reprendre connaissance comme si elle s’endormait, la colère d’Adan éclate, et d’un geste brusque, il envoie la chaise valser derrière lui, et se met à gueuler des insultes dans le silence de la pièce./« T’es conne ou quoi ?! Ma femme va tomber dans les pommes tellement qu’elle pisse le sang, putain ! »/L’infirmière derrière la vitre est occupée à accrocher une petite montre montée en broche sur sa blouse blanche amidonnée. Elle prend son temps, malgré le grondement menaçant du désarroi d’Adan. ») Pour revenir à Démalo, il veut se faire passer pour le parangon du transmetteur, et donc des valeurs, tout en arrosant le jardin intime de son étudiante Lona - ambitieuse et animée par la seule idée de la révolution qui débouchera finalement sur le massacre de  200 étudiants. C’est vrai que cette Lona est une beauté, c’est son mari Jojo qui le dit, une jeune femme « diplômée en sensibilité vache et dingue », un « corps élancé, dans son short jean blanc ». Démalo – qui est le mari de la fille du dictateur Vuala - fait souffrir le pauvre Jojo – « un type balèze, plus lourd qu’un lion au repos, une voix de morgue » - qui ne peut le tuer parce que Malogum a dit : « Tu ne tueras point la belle-famille du seigneur ! » (P158). Alors Jojo s’en veut à mort, il n’aurait pas dû se départir de son inhumanité, car devenu humain il découvre que finalement les autres sont restés sauvages. « Le changement de mentalité est une arnaque et, pile ou face, c’est toujours double face qui gagne » (P166), tranche-t-il. 

Démalo ne s’arrête pas qu’à Lona. Le jour où il reçoit le manuscrit de La Quatrième dimension des mains de sa belle-sœur Tanti’Silowé, tenancière d’un bar, il passe une longue serpillière sur son Pays-Bas. L’autre sortait déjà d’une étreinte torride, mais la serpillière de Démalo a quelque chose de magique. 

Le même Démalo excède sa femme Béléna, qui le prend pour une « espèce rangée dans une bouteille ». Non seulement Démalo ne veut pas qu’elle dévoile à leur fils Kouzou les pages sombres de l’histoire de leurs contrées, mais il refuse de l’accompagner à Mikissi où elle devient seigneur à la suite de la mort de son frère Vuala Batsoutsou. Impuissante, Béléna lâche : « Eh bien, ton orgueil te perdra, Démalo ! » (P97) Seul un dramaturge-né, oui, peut larguer une réplique d’une telle puissance. D’une telle beauté. Et Béléna d’ajouter : « Je te laisse Kouzou, mon mari. Prends bien soi de notre enfant. » Puis elle s’en va, sachant que désormais « entre eux, le silence devient celui qui parle le mieux ». De fait, Dieudonné Niangouna insère ici les caractéristiques du héros tragique, paradoxal parce que séduit par le bon et le mauvais, à l’image de Caius Martius dit Coriolan de Shakespeare. Un personnage à l’orgueil pathologique, aimé et haï à la fois, téméraire – Démalo refuse de lécher les orteils de Vuala le seigneur -, ambigu. 

Dans ce conte, la dramaturgie sertit les pages comme des émeraudes. L’autre moment grandiose de ce conte, c’est quand meurt Vuala le seigneur, un vulgaire sanguinaire sans pédigrée connu, une création ex-nihilo, qui a régné sur une population de quatre millions d’âmes. Ici, l’ironie de Dieudonné Niangouna s’invite, très mordante, pour souligner que très souvent les dictateurs-sanguinaires finissent dans l’anonymat. Suivez son regard : « Personne ne se présente à la veillée du seigneur. Son jardin est vide. Sa véranda déserte ! Les onze jarres et les deux sentinelles ont disparu. Sa chaise de grabataire et le banc des accusés se retrouvent dans une poubelle. Le tapis d’hippopotame traîne dans la rue entre les crocs de quelques chiens couverts de rage. (…) Le peuple est fourbe, la famille hypocrite et les régiments du pouvoir sont traîtres. (…) A l’enterrement de Vuala le seigneur, la journée est restée sans effet. La brigade spéciale est en grève et l’écurie des femmes capitaines est partie à la pêche aux larges de l’île de la commisération. (…) Tout semble raconter que le seigneur n’a jamais été mystique. (…) Personne ne pleure. Personne ne chante. Juste une plaque dressée sur le monticule de terre écrite à main levée par sa fille avec un morceau de craie : « Ci-gît Dioubou Sanco ». Point ! Nous quittons la forêt sans oraison funèbre. Le seigneur n’a ni deuil ni de testament. » (P202-203) Hein mbouein !

Bon, cela, dit, il y a quelque chose qui m’est apparu, au début, subliminal, souterrain, avant de se dévoiler au grand jour, au fil des pages, c’est le temps. Dieudonné Niangouna écrit chronomètre à la main. Et, surtout, il adore 15h20, une heure paraît-il seigneuriale.  Il est 10h10 ; il est 15h20 ; il est 16h30 ; il est 15h20… Peut-être est-il né à 15h20. Oh non ! Je ne le pense pas, puisque c’est l’heure à laquelle décède Vuala le seigneur. Et quand on sait le traitement réservé à Vuala le seigneur dans ce livre… 

Du reste, un fleuve d’alcool arrose chacune des pages de ce conte, à tel point que je me suis demandé si l’auteur était un intime du pur malt, du houblon, et que sais-je encore. C’est peut-être vrai ! C’est peut-être faux ! Quoi qu’il en soit, j’ai été rebuté par la facilité avec laquelle les personnages font des « clairons » sur des pichets de whisky et des bouteilles  « d’hypogrominus » - cette bière locale, « marron à la surface, bien sombre à l’intérieur comme un caillou de fleuve, y a pas à dire » (P107) – sans craindre la cirrhose de foie. Mais je n’ai pas mis longtemps à trouver la réponse : les histoires se passent chez des gens possédés par l’esprit de Malogum ; dans des contrées où « l’absurde a le don d’être géniale »(P131).

Bedel Baouna