LA CONFÉRENCE DE BRAZZAVILLE. 30 janvier 1944 - 08 février 1944 Début de la décolonisation ou naissance de la Françafrique ? Par Gilbert GOMA

LA CONFÉRENCE DE BRAZZAVILLE. 30 janvier 1944 - 08 février 1944 Début de la décolonisation ou naissance de la Françafrique ? Par Gilbert GOMA

La date du 8 février 1944, soit un an avant la fin de la seconde guerre mondiale, marque la fin de la conférence africaine de Brazzaville, qui a  débuté quelques jours plus tôt, le 30 janvier. Elle a été présidée par René Pleven, commissaire aux colonies, en présence du Général De Gaulle, de Félix Éboué, gouverneur général de l'AEF et d'autres gouverneurs des colonies d'Afrique et hauts fonctionnaires coloniaux. Mais le fait marquant de cette rencontre c'est qu'aucun des populations pour lesquelles on entendait améliorer l'avenir n'y avait été convié. Autrement dit il n'y avait aucun Noir, hormis le gouverneur Félix Éboué, originaire de la Guyane et descendant d'esclave. La conférence ne traitera que des colonies d'Afrique noire car au moment où elle s'ouvre, l'Indochine est occupée et les possessions françaises, des Caraïbes, du Pacifique et du Maghreb ont un statut juridique différent des autres colonies d'Afrique noire. Ce sont soient des départements, soient des protectorats.
Quels sont les facteurs qui ont poussé à la convocation de cette rencontre ? Pourquoi est-elle organisée à cette période ? Et quel est son objectif ? Mis à part le fait qu'elle ait été la première du genre à être organisée en Afrique, la rencontre de Brazzaville a été précédée par d'autres conférences à l'instar de celles de 1917 et de 1934-1935. À l'évidence, la France avait coutume d'avoir recours à ses colonies pour faire face à toutes sortes de difficultés.

Les conférences antérieures

 Dans son discours d'ouverture, René Pleven, commissaire aux colonies, a rappelé que "le gouvernement de la République avait tenu, avant guerre, deux conférences impériales, l'une en 1934-1935 et l'autre en 1937". Mais il  faut ajouter celle de 1917 qui a eu lieu trois ans après la première guerre.
En effet, la France, très éprouvée par la guerre en produits de toutes sortes, notamment en matières premières pour l'industrie, le ministre des colonies M. Maginot, convoque une conférence coloniale.  "Aujourd'hui sous la pression de nécessités impérieuses, notamment par suite d'un change en dérive et de l'insuffisance des produits alimentaires dans le monde entier le pays se tourne vers nos colonies et leur demande aide et soutien", tel que le souligne un des rapports de cette conférence. Le but est de s'appuyer sur les colonies pour faire face aux difficultés de la guerre et préparer à long terme le redressement de la France.
De décembre 1934 à Avril 1935, est organisée la conférence économique de la France métropolitaine et d'outre-mer pour faire face aux effets de la grande crise née aux USA, en 1929.  Le ministre des colonies, Louis Rollin, est suffisamment clair : " si nous voulons sortir des désordres où nous nous  débattons, il faut rétablir l'équilibre. Mais lequel ? et comment ? En developpant les facultés et les possibilités de consommation (...). Sur les côtes de l'atlantique, de la méditerranée, de l'océan indien, du pacifique, 60 millions de Français ou d'indigènes pourront si pissible, si nous savons accomplir l'effort nécessaire, constituer, pour la métropole une magnifique clientèle. C'est pourquoi nous devons nous appliquer et c'est l'objet même de la conférence qui s'ouvre aujourd'hui à développer les liens d'ordre  économique qui nous unissent à notre empire d'outre-mer. Il ne s'agit pas là d'une vue de l'esprit, mais d'une adaptation nécessaire, impérieusement commandée à l'ordre économique nouveau qui semble s'instaurer sur la planète". La crise de 1929, étant une crise de surproduction, la France veut écouler dans les colonies ses produits qui font l'objet d'un crise de mévente.  "Songeons au lendemain de la guerre. Après son héroïque effort militaire, nous avons le devoir d'assurer à la France une puissance renaissance économique. Cette renaissance dépendra des efforts de chacun de nous dans tous les domaines de l'activité commerciale, industrielle et agricole aussi bien dans la mère-patrie que dans nis possessions d'Outre-mer. Ces dernières, si nous savons le vouloir, ont un grand rôle à jouer dans cette œuvre vitale...", fait observer le rapport de cette rencontre.
Une fois de plus, la France, en difficulté, se tourne vers les colonies pour parer à l'immédiat et pour resurgir à long terme.

La conférence de Brazzaville  Pourquoi cette conférence ?

En 1944, la France vit sous sa quatrième année de guerre. Une partie du territoire métropolitain est occupée par l'armée nazie. Avec l'effondrement de la troisième république, le pays est sous la direction du gouvernement de Pétain qui capitule devant l'occupant. Militairement vaincue, la France est politiquement et économiquement sous contrôle allemande. On assiste à l'existence de  deux France. L'une à l'intérieur, capitularde et l'autre à l'extérieur, résistante, dirigée par De Gaulle, mais la survie de chacune d'elle dépend des colonies. D'où les combats à Dakar, Libreville, Cameroun, etc., entre les forces françaises libres (FFL), composées essentiellement d'Africains, et l'armée fidèle à Vichy, faisant de nombreuses victimes. Cette fragilité suscite des convoitises au sein mêmes des alliés de la France. Face à ce danger, mais aussi pour contrer les nationalismes qui émergent dans les colonies, le Comité Français de la Libération Nationale, qui s'est constitué à Alger le 03 juin 1943, dirigé par De Gaulle, convoque une conférence.

Les inquiétudes

Face aux vélléités nationalistes qui se développent dans les colonies et l'attitude suspecte des alliés, la France est inquiète sur l'avenir de l'empire. En Indochine, le mouvement nationaliste est dirigé par Ho Chi Minh, malgré l'occupation des Japonais, et se manifeste également au Maghreb et en Afrique noire. L'union soviétique suscite également des inquiétudes d'autant plus qu'elle a toujours proclamé son soutien aux peuples colonisés. Il fallait donc, pour le CFLN, barrer la route au communisme dans les colonies.
L'attitude des alliés anglo-saxons de la France, notamment les USA, est sans ambiguïté : ils veulent gagner gros dans le repartage du monde. En effet, "Les USA voulaient profiter de l'affaiblissement des puissances coloniales européennes pour envahir les marchés coloniaux et y acquérir petit à petit une position dominante". C'est pourquoi, en 1941, dans la charte de l'Atlantique, Roosevelt, insiste pour que soit mentionnée la " libre disposition des peuples" et leurs droits, autrement dit le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Au plan économique, la France, repliée sur elle-même, est ébranlée et n'a d'autre solution pour rebondir que de se tourner vers ses colonies qu'il faut protéger au préalable. Et pourquoi cette conférence se déroule t-elle à Brazzaville et non à Alger, siège du CFLN ou ailleurs ? De Gaulle en donne la raison lors de son discours à la séance d'ouverture : " (...) Et où donc une telle réunion devait se tenir, sinon à Brazzaville, qui, pendant des années fut le refuge de notre honneur et de notre indépendance et qui restera l'exemple du plus méritoire effort français". En clair, le choix de Brazzaville s'explique par le fait que De Gaulle reconnaît en Brazzaville, capitale de la France libre entre 1940 et 1942, ville où il s'est réfugié après son appel du 18 juin à Londres, le rôle de pivot dans sa carrière personnelle mais aussi sa contribution décisive dans la victoire des alliés.

Les mesures de la conférence

De nombreuses mesures ont été prises, notamment l'intégration politique, les rapports entre la France et ses colonies, la place des "indigènes" dans la gestion des affaires publiques, la politique de l'enseignement et le régime du travail, etc.
Le rapport entre la France et ses colonies est essentiellement abordé sous l'angle de la souveraineté de la France sur ses territoires d'outre-mer. Cette approche écarte toute idée d'autonomie, toute possibilité d'évolution hors du glacis français, de l'empire. L'éventualité, même lointaine, d'un gouvernement autonome dans les colonies, n'est même pas envisagée.
Quant à la place de l'indigène dans la gestion des affaires publiques, il est recommandé de créer dans chaque territoire des conseils généraux consultatifs composés de notables indigènes et d'Européens désignés par le suffrage universel si possible. Et au plan politique, il est prévu que les colonies soient représentées au sein de la future assemblée qui rédigera la nouvelle constitution française.
S'agissant de l'enseignement dont la mission est de former l'élite autochtone pour l'administration coloniale, il doit être donné, comme auparavant, dans la langue française. Les langues locales étant strictement interdites dans les écoles.
Le travail forcé, en dépit de maintes souffrances et les contraintes qu'il induit, est institué. Et la conférence recommande la reconnaissance des syndicats des travailleurs.
L'objectif de la conférence étant de protéger les colonies aux convoitises extérieures et aux nationalismes, la France entend ainsi doter ses colonies d'une économique idoine qui contribuerait également au redressement de la métropole. C'est ainsi que va être créé dès 1946 le fonds d'investissement pour le développement économique et social (FIDES). C'est quasiment la seule mesure innovante au plan économique. Pour les autres points, la conférence reprend les décisions de la conférence de 1934-1935, notamment sur le développement des infrastructures ( réseaux routiers, chemins de fer, ports, voies fluviales, etc.), facteurs importants pour l'écoulement des matières premières vers la métropole.

La conférence de Brazzaville s'est inscrite dans la logique de celles qui l'ont précédée, en permettant à la France de faire face aux  difficultés de la guerre. Aussi a t-elle été un moment vital d'affirmation de la France pour  maintenir dans son glacis ses colonies face aux convoitises de ses alliés et à la menace des nationalismes naissants. Une vraie décolonisation était possible en ce moment tant sur le plan purement humain, au regard du sang versé par les Africains pour la Libération de la France que sur le plan juridique dans le cadre de la Charte de l'Atlantique. En effet, l'article 3 de cette Charte "(respect des  droits des peuples à choisir leur forme de gouvernement, restaurer la souveraineté de ceux qui en ont été  privés par la force), incorporé dans la Déclaration des Nations unies du 1er janvier 1942, prévoyait une remise en cause des empires coloniaux". Mais la France a préféré rester dans la logique du partage de l'Afrique à la conférence de Berlin, en 1885. Elle a préféré poursuivre sa "vocation civilisatrice", selon l'expression de De Gaulle dans son discours d'ouverture, en faisant l'éloge des colons comme Savorgnan de Brazza, Galliéni, Joffre, Marchand, etc., qui, selon lui, "ont pénétré, pacifié, ouvert au monde une grande partie de cette Afrique Noire, que son étendue, les rigueurs du climat, la puissance des obstacles naturels, la misère et la diversité de ses populations avaient maintenue, depuis l'aurore de l'Histoire, douloureuse et imperméable". La France a préféré renforcer sa puissance en verrouillant le processus dite de  décolonisation, ainsi nommé par euphémisme, ayant abouti, en 1960, aux indépendances virtuelles de ses anciennes colonies. Indépendances qui n'ont pas brisé le pacte colonial.
Comment comprendre les atermoiements des pays francophones dans le contexte postcolonial sans détricoter les méandres de leur histoire. Comment ne pas se rendre à l'évidence que la conférence de Brazzaville constitue l'acte de naissance de la Françafrique !

Photo: Le Général Charles De Gaulle  lors de l'ouverture de la Conférence de Brazzaville. DR

Gilbert GOMA